Et si, malgré elles, les associations antitabac participaient désormais à servir les objectifs de l’industrie du tabac, à savoir la protection et la pérennité du marché de la cigarette ?
En se basant sur le paradoxe des contrebandiers et des baptistes, le militant australien Alan Gor en propose une relecture intéressante, appliquée à la vape.
Qu’est-ce que le paradoxe des contrebandiers et des baptistes ?
C’est une théorie souvent employée pour expliquer comment des motivations concurrentes trouvent cause commune dans le soutien à une réglementation. Ou, dit autrement, comment l’on peut tirer profit d’une même politique, mais pour des raisons drastiquement différentes.
Basé sur La Prohibition des années 1920-1930 aux États-Unis, le paradoxe des contrebandiers et des baptistes illustre, d’un côté, le point de vue d’acteurs moraux (“les baptistes”), qui prônent l’interdiction totale au nom de la vertu (dans ce cas : l’alcool). De l’autre, celui d’acteurs opportunistes (“les contrebandiers”), qui bénéficieront indirectement de la nouvelle législation. Et ont donc tout intérêt, si ce n’est de la défendre publiquement, de ne pas s’y opposer.
Dans la revue bimestriel Regulation de mai/juin 1983, l’économiste américain Bruce Yandle prenait par exemple appui sur ce paradoxe pour déconstruire les mécanismes de la réglementation politique [1]. Plus récemment, un article de Roger Bate, du Brownston Institute, a appliqué ce même concept aux problématiques de santé publique mondiale, en y ajoutant un troisième antagoniste : les bureaucrates [2].
Dans l’article qui nous intéresse plus précisément ici, daté du 15 juillet 2026, le militant australien Alan Gor reprend l’analyse de Bruce Yandle, sous le prisme du vapotage et de la lutte antitabagique cette fois [3].
Le cas du vapotage : les antivapes et l’industrie du tabac
Nul doute que pour les antivapes – nos “baptistes” modernes ici, ou “hygiénistes” comme certain·e·s autres les appelleraient – leur mission sert précisément à tendre vers une société plus pure et plus saine, débarrassée de toute addiction à la nicotine. De leur point de vue donc, la cigarette électronique n’est qu’une extension de la cigarette : elle perpétue une addiction. Et, à ce titre, elle se doit d’être autant combattue que la seconde.
Au nom de la lutte contre le tabagisme, qui englobe désormais pour elleux les produits du vapotage, les antivapes requièrent ainsi de la part des législateurs davantage d’interdictions et de répressions. Sous couvert de toutes les théories fumeuses et autres démagogies qu’on leur connait. À savoir l’effet passerelle, le popcorn lung ou encore ladite “protection” de la jeunesse.
Comme l’écrit Alan Gor :
« Au lieu de se concentrer sur la manière dont le vapotage pourrait se substituer à la cigarette chez les fumeurs adultes, les campagnes se sont attachées à le présenter comme la prochaine urgence de santé publique. Les études mettant en évidence des risques potentiels bénéficient d’une large visibilité. En revanche, les preuves montrant que le vapotage a aidé des fumeurs à abandonner la cigarette sont souvent minimisées, fortement nuancées ou éclipsées par des mises en garde concernant l’usage chez les jeunes »
Résultat : la confusion s’accroit dans les esprits et fait petit à petit place à la peur. Et comme le dit encore si bien Alan Gor, la peur est un puissant moteur :
« La peur est politiquement efficace. Elle attire l’attention, mobilise les soutiens et contribue à justifier des politiques restrictives »
Une véritable aubaine pour les “contrebandiers”. À commencer par le marché illégal, qui ne cesse de grandir et de s’enrichir à chaque mesure. Mais aussi pour les contrebandiers “légaux” : les grands fabricants de cigarettes. À savoir Big Tobacco.
« La hausse des prix, la réduction du choix de produits, l’interdiction des arômes et la fermeture des magasins spécialisés ne nuisent pas principalement à la cigarette. Elles nuisent à un concurrent de la cigarette », écrit Alan Gor, pour l’observer directement chez lui, en Australie, où les achats illicites représenteraient désormais 80 % de la consommation totale de nicotine. Et où la criminalité ne fait que s’accentuer chaque année.
Parce que la vape a atteint une popularité jamais égalée par d’autres substituts (patchs, gommes, pastilles, etc.), elle représente là le plus grand obstacle – et le meilleur jusqu’ici – au tabac fumé. Rien d’étonnant alors à ce que les lobbys du tabac soient les premiers à (faire) défendre des mesures similaires à celles des antivapes. Leur objectif est simplement différent : assurer la pérennité – et le monopole – de leur marché.
« C’est là que le paradoxe des contrebandiers et des baptistes devient difficile à ignorer, nous explique A. Gor.
Toute politique visant à limiter l’accès au vapotage peut affaiblir l’un des principaux concurrents de la cigarette. Toute campagne dissuadant les fumeurs de passer à la cigarette électronique peut inciter davantage de personnes à acheter du tabac combustible. Toute approche considérant les alternatives à moindre risque comme moralement inacceptables peut, intentionnellement ou non, préserver la position dominante du produit responsable de la majeure partie des maladies liées au tabac.
Les militants anti-vapotage peuvent considérer ces restrictions comme des victoires de santé publique. Le marché du tabac, quant à lui, a peu de raisons de s’y opposer »
On pourrait facilement élargir encore cette catégorie des “contrebandiers” à d’autres acteurs économiques, qui tirent également profit de telles restrictions. L’industrie pharmaceutique par exemple…
La figure du bureaucrate
L’apport de Roger Gate nous permet de faire intervenir une troisième figure, particulièrement parlante dans le cas de la lutte antivapotage. Celle du bureaucrate, incarnée ici par nulle autre que l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS).
Garante de la réglementation et de son cadre moral, au travers de la Convention-cadre de lutte antitabac (CCLAT) notamment, l’OMS participe également à produire des régimes de santé mondiale rigides, exclusifs et parfois contre-productifs, servant ses intérêts propres.
« Plus de 80 % de son budget provient désormais de contributions volontaires affectées, plutôt que des cotisations obligatoires de ses membres. Les donateurs, tant gouvernementaux que philanthropiques, orientent leurs fonds vers des programmes privilégiés, souvent ceux qui promettent visibilité et clarté morale », écrit R. Gate.
Aussi, lorsque le richissime homme d’affaires Michael Bloomberg, qui n’est autre que l’ambassadeur de l’OMS pour les maladies non-transmissibles (MNT) contribue à orienter les discours, les campagnes et les recommandations politiques de l’OMS autour des dangers du vapotage, personne ne crie à l’ingérence. Et pourtant.
Du fait de son fonctionnement, l’OMS devient tributaire des préférences de ses donateurs. Quand bien même elles ne correspondent pas aux besoins sanitaires des pays ou aux réalités de terrain.
Car, in fine, les résultats semblent peu importer, d’après R. Gate. L’OMS fait surtout office de bouclier moral. Elle est un capital moral pour les gouvernements, qui peuvent ainsi afficher leur vertu sur la scène internationale. Et un prétexte pour collecter des taxes.
Au sein de cet ordre établi, elle peut compter sur les “baptistes”, qui lui « fournissent un bouclier rhétorique, présentant toute remise en cause de l’orthodoxie de l’institution comme une attaque contre la santé publique elle-même ».
Sortir du paradoxe des contrebandiers et des baptistes
Pour sortir de ce paradoxe, il semble que nous pourrions compter sur une quatrième figure. Celle des pragmatiques.
Déjà, en 1983, Bruce Yandle livrait une partie de la réponse lorsqu’il rappelait l’importance de « ceux qui cherchent à comprendre le fonctionnement du processus réglementaire, les intérêts qui le sous-tendent et la manière dont on peut en prédire l’issue ».
Il parlait alors des chercheur·euse·s, des universitaires, des analystes, des économistes.
Dans notre cas, nous pourrions aisément l’élargir aux épistémologistes, addictologues et autres professionnel·le·s de terrain. Celles et ceux qui, chaque jour, contribuent à enrichir nos connaissances sur le vapotage, à détailler ses effets et à produire des recommandations et des alertes éclairantes sur les meilleures politiques de santé publique à adopter, ou non.
Comme le conclut Alan Gor :
« Une démarche scientifique rigoureuse exige d’être prêt à changer d’orientation lorsque les données probantes évoluent. Le plaidoyer en faveur de la santé publique devrait exiger la même discipline intellectuelle.
[…]
L’histoire a maintes fois démontré cette leçon.
Ceux qui en font les frais sont rarement les militants ou les décideurs. Il s’agit des fumeurs qui auraient pu, sans cela, abandonner la cigarette ; des consommateurs poussés vers des produits non réglementés ; et des communautés touchées lorsque les marchés illicites deviennent plus lucratifs.
Le paradoxe des « contrebandiers et baptistes » nous rappelle que les politiques publiques peuvent créer des gagnants qui n’apparaissent jamais dans les communiqués de presse. Il nous rappelle aussi que les bonnes intentions ne prémunissent pas contre les résultats néfastes.
Si les organisations opposées au vapotage souhaitent réellement réduire les maladies liées au tabagisme, elles devraient envisager une perspective dérangeante : certaines des mesures qu’elles préconisent pourraient retarder l’abandon de la cigarette par les fumeurs, renforcer les marchés illicites et, involontairement, protéger la position commerciale du tabac combustible. C’est une conclusion qui dérange. Mais c’est souvent là que mène une analyse honnête.
[…]
C’est là toute la persistance du paradoxe des contrebandiers et des baptistes. La certitude morale, lorsqu’elle se mue en rigidité idéologique, peut finir par protéger précisément le système qu’elle prétendait détruire »
Sources
[1] Viewpoint, Bruce Yandle, Bootleggers and Baptists-The Education of a Regulatory Economist, Regulation, May-June 1983, Vol. 7, No. 3. PDF : article-bruce-yandle-regulation-1983
[2] Les contrebandiers et les bureaucrates s’accordent sur la santé mondiale, Roger Bate, Brownston Institute, 9 octobre 2025
[3] The Bootleggers and Baptists Paradox: How Anti Vaping Campaigns Can Protect the Cigarette Market, Alan Gor, 15 Juillet 2026





