Six mois après la promulgation du décret d’interdiction des sachets de nicotine en France, des acteurs du marché relèvent déjà des signaux alarmants du côté de certaines consommatrices et consommateurs, et craignent un retour vers la cigarette. C’est le cas de Norbert Neuvy, co-fondateur des marques D’Lice et Nicopouches, et des sites Nicoswitch et Nicotine World.
Dans un communiqué de presse de septembre 2026, ce dernier met en garde contre ce risque et interroge plus globalement les conséquences de cette interdiction sur les comportements des consommatrices et consommateurs. Son message : « Ne laissons pas les anciens fumeurs sans solution ».
JeSuisVapoteur l’a contacté, pour plus d’explications.
Une tribune pour rouvrir le débat
Depuis le 1er avril 2026, les sachets de nicotine ont interdiction d’être commercialisés en France. Un décret promulgué dans un contexte assez brouillon, sans véritable feu vert de l’Union européenne… Et toujours en attente du verdict définitif du Conseil d’État.
Face à ce nœud juridique, les acteurs du marché et autres défenseurs de la réduction des risques continuent de réitérer leur demande. Que s’installe un vrai débat autour de ce produit, afin de mener à un encadrement juste et adapté. Plutôt qu’à une impasse sanitaire, directement liée à une interdiction contre-productive et précipitée.
Et déjà, seulement six mois après l’interdiction des sachets de nicotine en France, les fameux retours de bâton commenceraient à se faire sentir d’après certains…
Le 17 septembre 2026 Norbert Neuvy a ainsi signé une tribune sur Nicotine World, alertant sur les prémisses d’un dangereux effet boomerang.
« Un signal d’alerte remonte du terrain : des consommateurs adultes qui s’étaient éloignés de la cigarette grâce à ces alternatives se retrouvent aujourd’hui sans solution. Certains renoncent à toute consommation, mais d’autres cherchent à se fournir autrement ou retournent au tabac fumé »
Pour preuve, le co-fondateur de cette plateforme d’information sur la nicotine cite de nombreux témoignages recueillis auprès des utilisatrices et utilisateurs.
Privé·e·s de leur alternative et laissé·e·s seul·e·s face à leur sevrage tabagique, les consommatrices et consommateurs sont poussé·e·s à adapter leur comportement. Tant bien que mal.
« Lorsqu’une alternative disparaît du marché légal, plusieurs choix s’offrent au consommateur adulte : arrêter toute consommation, se tourner vers un autre substitut, acheter à l’étranger ou sur Internet… ou revenir à la case départ : au tabac fumé »
C’est pourquoi il est primordial qu’une telle politique réponde de ses actes, défend Norbert Neuvy. Que son efficacité soit suivie et mesurée. Notamment sur les comportements qu’elle provoque.
« Nous devons désormais documenter les effets de l’interdiction et mesurer rigoureusement ses conséquences : combien d’anciens utilisateurs arrêtent toute consommation ? Combien se reportent vers d’autres substituts ? Combien achètent désormais à l’étranger ou sur des circuits parallèles ? Et surtout, combien retournent à la cigarette ?
À l’approche des présidentielles de 2027, ces questions doivent trouver leur place dans le débat public […] Les programmes devront apporter des réponses fondées sur la science et l’évaluation des politiques publiques. Car une mesure qui conduit, même pour une partie des consommateurs, à revenir vers la cigarette doit nous interroger »
Nos questions à Norbert Neuvy
Vous affirmez que l’interdiction des sachets de nicotine renvoie certain·e·s consommateur·ice·s vers la cigarette. À quel point ce phénomène est-il visible aujourd’hui ?
Norbert Neuvy : Depuis l’entrée en vigueur du décret d’interdiction, le 1er avril 2026, nous recevons de nombreux témoignages de consommateurs qui disent avoir repris la cigarette. D’autres nous indiquent acheter leurs sachets à l’étranger ou chercher de nouvelles sources d’approvisionnement.
Mais soyons honnêtes : nous ne disposons pas encore d’une enquête représentative permettant de mesurer l’ampleur de ces situations. Ces témoignages soulèvent quand même une question que les pouvoirs publics ne peuvent pas éluder : quelles sont les conséquences réelles de cette décision sur les comportements des consommateurs ?
Il est prématuré d’affirmer que l’interdiction a provoqué un retour massif au tabac, mais il est tout aussi imprudent de considérer qu’elle n’en a provoqué aucun. Il faut maintenant mesurer les faits.
Nous avons d’ailleurs recueilli des témoignages durant l’été et nous en avons fait une vidéo sur nos réseaux sociaux.
Qu’est-ce qui, selon vous, rend les sachets de nicotine particulièrement efficaces pour certain·e·s fumeur·euse·s par rapport aux substituts classiques ?
N. N. : Leur particularité tient d’abord à leur mode d’utilisation. Placés entre la lèvre et la gencive, ils permettent un apport de nicotine sans fumée, sans combustion et sans inhalation. Ils répondent ainsi à des usages différents de ceux des substituts nicotiniques traditionnels.
Il faut aussi tenir compte de la réalité du comportement des fumeurs. La cigarette est associée à des habitudes, à des moments de la journée et à des situations précises. Une solution qui s’intègre différemment dans le quotidien peut intéresser certains adultes qui ne se reconnaissent pas dans les options existantes.
Cela ne signifie pas que les sachets sont plus efficaces que les substituts classiques pour arrêter de fumer : nous ne disposons pas à ce jour de preuves suffisantes pour l’affirmer. Leur intérêt et leur potentiel méritent néanmoins d’être étudiés sérieusement, notamment en tenant compte des attentes des utilisateurs.
Vous dites que l’interdiction ne fait pas disparaître la demande. Quels comportements observez-vous le plus ?
N. N. : Nous ne pouvons pas établir de hiérarchie fiable entre ces différents comportements. Pour le savoir précisément, il faudrait (comme stipulé plus haut) interroger les anciens utilisateurs dans le cadre d’une enquête indépendante.
Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est le devenir de ceux qui consommaient régulièrement des sachets avant l’interdiction. Une partie a peut-être cessé toute consommation. D’autres ont pu changer de produit ou de circuit d’approvisionnement mais ce que je constate, c’est que certains témoignages font état d’un retour à la cigarette.
Ces parcours ne sont pas interchangeables. Un arrêt complet de la nicotine, un passage à un autre produit et une reprise du tabac correspondent à des situations très différentes du point de vue sanitaire.
C’est pourquoi nous avons besoin d’un véritable suivi des consommateurs, et pas seulement de chiffres sur les ventes ou les saisies. Sans cette connaissance des parcours, il est impossible de dresser un bilan sérieux de la mesure. Il faut tenir compte de l’avis des consommateurs concernés.
Avez-vous constaté une augmentation du marché noir depuis l’interdiction ?
N. N. : Je ne peux pas vous donner de chiffres précis sur l’ampleur du marché noir depuis l’interdiction. En revanche, je peux vous confirmer qu’il existe bel et bien.
Depuis l’interdiction, les sachets de nicotine restent accessibles : ils sont proposés par des vendeurs sur les réseaux sociaux, des sites étrangers, des circuits de revente informels, mais aussi dans certaines épiceries de nuit. Nous avons même reçu un témoignage d’une personne disant qu’elle se fournissait sur des marchés parallèles !
Tout le paradoxe est là : en interdisant la commercialisation de ces produits, on ne fait pas nécessairement disparaître les consommateurs ni les produits. On a juste déplacé les achats vers des circuits où la traçabilité, la composition et le dosage sont plus difficiles à contrôler.
Je profite donc de cette interview pour remercier le CNCT [Comité National Contre le Tabagisme] et les décideurs qui ont soutenu cette interdiction : ils nous offrent aujourd’hui l’occasion de constater une fois de plus les limites d’une politique qui semble avoir reposé sur une idée simple, mais discutable : qu’interdire un marché suffirait à le faire disparaître. Or vous le savez tout autant que moi, la réalité est bien plus complexe : une demande persistante trouvera d’autres voies d’approvisionnement, sans les garanties qu’un cadre légal aurait permis d’imposer.
La protection des mineurs et la lutte contre les produits non conformes sont indispensables, mais elles nécessitent des contrôles efficaces et une politique cohérente, pas seulement une interdiction. C’est précisément sur les conséquences concrètes de cette décision, notamment le développement des circuits parallèles, que nous devons maintenant exiger des réponses et des données.
Pourquoi la France peine-t-elle, selon vous, à intégrer la réduction des risques dans sa politique de lutte contre le tabagisme ?
N. N. : Je pense que la France reste marquée par une conception de la santé publique dans laquelle l’interdiction est souvent privilégiée, même lorsque d’autres réponses mériteraient d’être examinées.
La réduction des risques repose sur une approche différente : elle part de la situation réelle des personnes et cherche à limiter les dommages, sans exiger que chaque comportement disparaisse immédiatement. Cette logique est connue dans d’autres domaines de santé publique, mais son application aux produits nicotiniques reste encore très controversée.
Jean-François Douenne, mon bras droit et cofondateur de Nicotine World, partage cette conviction : les politiques antitabac doivent pouvoir examiner les différentes stratégies susceptibles de répondre aux besoins des fumeurs adultes, sans confondre cette démarche avec une promotion de la nicotine.
Notre désaccord avec le CNCT porte notamment sur la réponse choisie. Les inquiétudes relatives aux jeunes et à la dépendance doivent être entendues, nous sommes d’accord. Mais nous estimons qu’elles auraient dû conduire à examiner sérieusement un encadrement strict, plutôt qu’à retenir directement une interdiction générale.
Le débat gagnerait à sortir de l’opposition entre ceux qui seraient pour la nicotine et ceux qui seraient contre. La vraie question est celle des conséquences sanitaires des différentes politiques possibles.
Quels garde-fous réglementaires seraient, selon vous, suffisants pour protéger les personnes mineures tout en laissant un accès aux adultes ?
N. N. : Il faut d’abord rendre l’interdiction de vente aux mineurs réellement effective : vérification de l’âge en magasin et en ligne, contrôles réguliers et sanctions dissuasives pour les vendeurs qui ne respectent pas la loi.
Les produits devraient également répondre à des exigences précises de composition et de qualité, avec des limites de dosage fondées sur des évaluations toxicologiques. L’étiquetage doit indiquer clairement la teneur en nicotine et les risques de dépendance. Des emballages sécurisés permettraient par ailleurs de limiter les risques d’ingestion accidentelle, notamment chez les enfants.
Enfin, la présentation des produits et leur communication commerciale devraient être encadrées pour éviter qu’elles attirent les jeunes. Il ne s’agit pas simplement d’interdire les publicités les plus manifestement problématiques, mais d’empêcher les stratégies commerciales qui banaliseraient la consommation auprès des mineurs.
Ces mesures doivent être accompagnées de contrôles et de sanctions effectifs. La protection des jeunes ne peut pas reposer uniquement sur les engagements déclarés des fabricants ou des distributeurs.
Vous défendez un encadrement strict plutôt qu’une interdiction. Concrètement, à quoi ressemblerait une bonne régulation des sachets de nicotine ?
N. N. : Je verrais un dispositif reposant sur trois piliers : autoriser uniquement les produits conformes à des exigences prédéfinies, rendre les fabricants et distributeurs pleinement responsables, et organiser une surveillance indépendante du marché.
Avant leur commercialisation, les produits devraient faire l’objet de procédures de notification et de vérification adaptées. Les autorités devraient pouvoir contrôler leur composition, examiner les données fournies par les fabricants et retirer rapidement ceux qui ne respectent pas les exigences imposées.
Il faudrait ensuite assurer une traçabilité permettant d’identifier les opérateurs responsables, depuis la fabrication jusqu’à la distribution. Enfin, un dispositif de suivi devrait recueillir les informations sur les usages, les incidents et les éventuels effets indésirables, avec des résultats accessibles au public.
Ce modèle ne serait ni une dérégulation ni un blanc-seing donné à l’industrie. Il supposerait des obligations précises et des moyens de contrôle suffisants.
La question est donc de savoir si une telle réglementation aurait permis de mieux répondre aux objectifs sanitaires poursuivis. C’est précisément cette comparaison qui aurait mérité d’être conduite avant de choisir l’interdiction.
Comment éviter que la protection des personnes mineures soit utilisée comme argument politique au détriment des fumeur·euse ·s adultes ?
N. N. : En refusant de considérer les adultes fumeurs comme une catégorie secondaire dans les politiques de prévention. Ils sont directement concernés par les décisions prises et doivent pouvoir bénéficier d’une information complète sur les options disponibles, leurs risques et leurs limites.
La protection des mineurs est une responsabilité incontournable. Mais elle ne doit pas empêcher de parler des besoins des adultes qui continuent de fumer. Les deux publics n’ont ni les mêmes usages ni les mêmes enjeux.
Nous souhaitons que le débat public repose davantage sur les données scientifiques et l’expérience du terrain que sur des positions de principe. Il faut pouvoir comparer les approches, écouter les professionnels de santé et les consommateurs, et évaluer les conséquences concrètes des décisions politiques.
C’est précisément l’ambition du Forum francophone de la nicotine, que nous organisons depuis trois ans avec Jean-François : créer un espace de dialogue et de réflexion où chercheurs, professionnels, acteurs de terrain et autres parties prenantes peuvent confronter leurs analyses et débattre sereinement de la place de la nicotine, de la réduction des risques et des politiques de santé publique.
Protéger les jeunes de l’initiation à la nicotine et mieux prendre en compte les fumeurs adultes ne sont pas deux objectifs opposés. C’est en les abordant ensemble, avec rigueur et sans dogmatisme, que nous pourrons faire progresser le débat.
Quel message souhaitez-vous adresser aux décideurs qui prépareront les propositions de santé publique pour 2027 ?
N. N. : Je leur demande de faire de l’évaluation des politiques publiques une priorité. Avant de reconduire une mesure ou d’en adopter une nouvelle, il faut examiner ses résultats, ses effets inattendus et les éventuelles corrections nécessaires.
Concernant les sachets de nicotine, cela signifie notamment de documenter le devenir des consommateurs depuis le 1er avril 2026 et rendre publiques les données disponibles. Il faut également regarder ce qui se passe dans les pays qui ont fait d’autres choix, sans transposer mécaniquement leurs modèles à la France.
J’attends aussi que les futurs débats associent les chercheurs, les professionnels de santé, les consommateurs et les acteurs de terrain. Une politique efficace doit pouvoir confronter des analyses différentes, y compris lorsqu’elles remettent en cause les orientations retenues.
Pour 2027, le message est simple : ne confondons pas une décision politique avec la démonstration de son efficacité. Si une mesure ne produit pas les résultats attendus, il faut avoir le courage de la réexaminer.
Est-il scientifiquement démontré que les sachets de nicotine permettent d’arrêter de fumer ?
N. N. : À ce jour, les données disponibles ne permettent pas d’affirmer que les sachets de nicotine ont une efficacité démontrée pour arrêter de fumer. Nous devons le reconnaître clairement : ces produits ne peuvent pas être présentés comme des traitements dont les bénéfices seraient établis.
Mais l’absence de preuve définitive ne devrait pas mettre fin à la recherche. Nous devons étudier quels profils de fumeurs pourraient en tirer un bénéfice, dans quelles conditions et avec quels risques, puis comparer les résultats avec ceux des autres stratégies de prise en charge du tabagisme. La science exige de la rigueur, pas des conclusions prématurées dans un sens comme dans l’autre.
C’est précisément là que se situe notre désaccord avec l’interdiction française et avec le dogmatisme de certaines associations. Nous considérons qu’un encadrement strict, des contrôles efficaces et une évaluation scientifique auraient été plus responsables qu’une interdiction reposant sur l’idée qu’il suffirait de supprimer un marché légal pour faire disparaître la demande.
Nous ne réclamons aucun passe-droit pour les sachets de nicotine. Nous voulons des produits contrôlés, une protection rigoureuse des mineurs, une information transparente pour les adultes et une évaluation honnête des conséquences de la politique menée.
Notre position est simple : nous refusons que le principe de précaution devienne un prétexte pour renoncer à la recherche et au débat. Oui, protéger les jeunes est indispensable, mais prendre en considération les fumeurs adultes l’est tout autant. Et si une interdiction est présentée comme une réponse de santé publique, ses effets doivent être évalués, y compris ses éventuelles conséquences sur le recours au marché parallèle.
Face au tabagisme, nous ne voulons ni angélisme ni dogmatisme. Nous voulons de la science, de la responsabilité et des résultats. Car une politique de santé publique ne devrait pas être jugée à sa capacité à interdire, mais à sa capacité à protéger réellement la population.



